Pays du Forez
Le Forez · 03 Aug 2026 · 14 min de lecture

Les jasseries et fromageries des Hautes-Chaumes : où déguster les produits fermiers du Forez

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Fred
Rédacteur

Ce qu'on ne voit pas depuis la plaine

La route qui grimpe depuis Sauvain fait des lacets serrés, et puis d'un coup les arbres s'arrêtent. Net. Plus de sapins, plus rien qu'une lande rase, du vent, et au loin des toits bas couverts de chaume qui semblent posés là depuis toujours. C'est ça, les Hautes-Chaumes : plus de 6 000 hectares d'estive entre 1 200 et 1 634 mètres, un plateau qu'on ne soupçonne pas quand on roule dans la plaine du Forez.

Ces bâtiments trapus, ce sont les jasseries. Et à l'intérieur, historiquement, on faisait de la fourme. Ce guide explique comment ce système fonctionnait, lesquelles se visitent encore aujourd'hui, où déguster les produits fermiers du Forez et à quelle période monter pour ne pas trouver porte close.

Qu'est-ce qu'une jasserie ? Comprendre avant de déguster

Le mot ne dit rien à personne en dehors du Forez. C'est normal : la jasserie est une construction propre à ce massif, et elle n'a pas d'équivalent exact ailleurs en France. Les burons du Cantal ou les chalets d'alpage remplissent une fonction voisine, mais pas de la même façon.

Un bâtiment qui abrite trois fonctions sous un même toit

Une jasserie, c'est trois espaces collés les uns aux autres. L'étable, d'abord, où les vaches passaient la nuit. La pièce à vivre ensuite, souvent minuscule, avec la cheminée : la seule pièce chauffée, celle où la famille dormait, mangeait, se séchait. Et puis la cave, qu'on appelle ici le hâle-fourme. C'est le séchoir, le cœur du dispositif.

Rien n'est laissé au hasard dans l'implantation. Le bâtiment est enterré partiellement du côté des vents dominants, orienté pour encaisser les rafales sans les prendre de plein fouet. La couverture de chaume, faite de genêt ou de paille de seigle, joue le rôle d'isolant : elle garde la fraîcheur en été, retient la chaleur en hiver. Le sol en terre battue maintient une humidité constante, et c'est précisément cette humidité, combinée à la fraîcheur du hâle-fourme, qui permettait à la fourme de s'affiner correctement à 1 400 mètres d'altitude.

Autrement dit : le bâtiment n'abrite pas seulement le fromage, il le fabrique. Enlevez le chaume, bétonnez le sol, et l'affinage change.

Le calendrier de l'estive : la montée, la saison, la descente

On montait vers la Saint-Jean, fin juin, quand l'herbe des chaumes était enfin sortie. On redescendait à la mi-septembre, parfois jusqu'à la Saint-Michel si la saison était clémente. Entre les deux, trois mois là-haut.

Un détail que les brochures oublient souvent de mentionner : ce sont majoritairement les femmes et les enfants qui montaient. Les hommes restaient en bas, aux foins et aux cultures. La fabrication de la fourme, la traite, la gestion du troupeau, la tenue de la maison à 1 400 mètres avec des gamins : tout ça reposait sur elles. Ça change un peu le regard qu'on porte sur ces bâtiments.

La journée type était rude. Traite manuelle matin et soir, fabrication au lait cru dans la foulée immédiate de la traite, retournement quotidien des fourmes dans le hâle-fourme. Et l'été, la cueillette des myrtilles, qui apportait un complément de revenu non négligeable dans des familles qui n'avaient pas grand-chose.

Pourquoi la fourme est née là

La logique est d'une simplicité totale. Le lait ne descendait pas : pas de route, pas de camion, pas de chaîne du froid. Trois jours de lait, c'était trois jours de perte. Il fallait donc le transformer sur place en quelque chose de dense, de transportable, et surtout de conservable. Un fromage de garde. La fourme est la réponse technique à un problème de logistique.

Le terroir a fait le reste : flore d'altitude très diversifiée, sols acides, tourbières, races bovines adaptées au froid. Le lait des chaumes n'a pas le même profil aromatique que celui de la plaine, et ça se sent dans le fromage.

Vient maintenant le point sur lequel à peu près tous les contenus se plantent. La fourme de Montbrison et la fourme d'Ambert sont deux AOP distinctes. Elles ont partagé une appellation commune jusqu'en 2002, date à laquelle la séparation officielle a été actée. Deux produits, deux aires géographiques, de part et d'autre de la ligne de crête : Montbrison côté Loire, Ambert côté Puy-de-Dôme.

Les différences de fabrication sont réelles. Côté Montbrison, le caillé est égoutté sur chéneau de résineux et passe en bassine, ce qui donne une pâte plus sèche, moins crémeuse, avec une croûte orangée caractéristique. Côté Ambert, on obtient un fromage plus doux, plus onctueux, à croûte grise. Goûtez les deux côte à côte, la différence saute au palais.

Un patrimoine qui a failli disparaître

Entre les années 1950 et 1970, tout s'est arrêté. La mécanisation, l'exode rural, l'amélioration des routes qui rendait la montée du lait possible : plus personne n'avait de raison d'aller passer l'été là-haut. Les jasseries se sont vidées, les toits de chaume se sont effondrés les uns après les autres, et des centaines de bâtiments sont retournés à la lande.

Ce qui subsiste aujourd'hui tient à l'obstination de quelques-uns. Le Parc naturel régional Livradois-Forez, des associations locales, quelques familles : ils ont restauré des toitures, réappris à poser le chaume, remis des troupeaux sur les chaumes. Il ne reste qu'une poignée de jasseries en activité ou ouvertes au public. C'est précisément ce qui rend la visite intéressante : on n'est pas devant une reconstitution, on est devant un survivant.

Où déguster : les adresses des Hautes-Chaumes

Un avertissement avant de vous lancer sur la route : vérifiez systématiquement les horaires avant de monter. L'ouverture est saisonnière, dépendante de la météo, et une jasserie peut fermer un jour de semaine sans prévenir si le brouillard s'installe. Un coup de fil évite trois quarts d'heure de route pour rien.

La Jasserie du Coq Noir, à Saint-Anthème

C'est la plus connue, et la plus haute. Ferme-auberge en activité au pied de la crête, côté Puy-de-Dôme, accessible depuis le col des Supeyres. On y mange une cuisine de table paysanne, sans esbroufe : la fourme évidemment, les plats de pommes de terre de montagne, et une tarte aux myrtilles qui justifie à elle seule la montée en août.

Ouverture principalement de mai-juin à septembre. Réservation vivement conseillée en été, et carrément indispensable le week-end : la salle n'est pas extensible et le lieu a sa réputation. Prévoyez large sur le temps de route, la fin de l'accès se fait sur des voies étroites.

La Jasserie de Garnier et l'écomusée de Sauvain

Approche différente, plus patrimoniale. Ici on comprend d'abord, on goûte ensuite. Le bâtiment se visite et donne à voir concrètement la tripartition étable-logement-hâle-fourme dont on parlait plus haut.

À coupler avec la Maison de la fourme et des traditions, à Sauvain, pour la partie muséale et la dégustation. C'est le bon point de départ si vous venez avec des enfants ou des personnes qui ne marchent pas beaucoup : tout est accessible, et la pédagogie y est soignée.

Le col du Béal et Pierre-sur-Haute

Le col du Béal, à environ 1 390 mètres, est le camp de base naturel du massif. On s'y gare, et on rayonne à pied dans toutes les directions. Des auberges et buvettes d'altitude y ouvrent en saison, avec de la vente directe de produits fermiers.

De là, Pierre-sur-Haute (1 634 m), point culminant du massif et du département de la Loire, se rejoint par un chemin large et roulant. Comptez la demi-journée aller-retour en prenant son temps. C'est la combinaison la plus satisfaisante du secteur : la randonnée sur la crête le matin, la table le midi.

Chalmazel-Jeansagnière et le versant ligérien

Le village-station fait office de porte d'entrée côté Loire, avec son château médiéval qui vaut le détour. Autour, dans les communes de piémont, plusieurs fermes pratiquent la vente directe et restent ouvertes toute l'année : Sauvain, Saint-Bonnet-le-Courreau, Roche, Chalmazel. C'est là qu'on trouve de la fourme fermière quand les jasseries d'altitude sont fermées.

Les fromageries et fabricants de fourme de Montbrison

Distinction importante à faire, et souvent brouillée dans les guides : les jasseries d'altitude sont saisonnières et expérientielles, les fromageries de vallée sont ouvertes à l'année et orientées vente et visite technique. Ce ne sont pas les mêmes lieux, ni la même démarche.

Saint-Bonnet-le-Courreau est l'épicentre de la production fermière. Plusieurs producteurs y fabriquent au lait cru de leur propre troupeau, et certains accueillent le public. Pour ceux qui veulent l'explication complète du cycle de fabrication et de l'affinage, avec les caves, les chéneaux, les temps de maturation, mieux vaut viser une fromagerie structurée qui a l'habitude des visites.

Un conseil d'achat, tout simple : cherchez la mention « fermier » et « lait cru » sur l'étiquette AOP. C'est là que se joue l'écart de goût. Une fourme laitière industrielle sous AOP reste correcte, mais elle n'a pas la même personnalité.

Que goûter exactement : le panier du Forez

Commençons par la fourme, puisque c'est elle qu'on vient chercher. Une fourme de Montbrison AOP se présente en cylindre haut, croûte orangée et sèche, presque rêche sous le doigt. À la coupe, la pâte est ivoire, souple sans être coulante, veinée d'un persillage bleu-vert irrégulier. Jeune, elle est douce, lactée, avec une salinité discrète et un bleu très en retrait. Affinée plusieurs mois, elle se resserre, gagne en profondeur, développe des notes de sous-bois et une longueur en bouche nettement plus marquée. Les deux versions ont leurs partisans, et il n'y a pas de bonne réponse : goûtez les deux.

Le reste du panier mérite l'attention. Les tommes fermières du secteur, d'abord, et les fromages frais issus de la traite du jour, qu'on ne trouve nulle part ailleurs qu'à la ferme. Côté plats, la truffade est la valeur sûre, mais si vous voyez du patia sur une carte, prenez-le : ce gratin de pommes de terre à la crème est une vraie spécialité locale, à peu près inconnue dès qu'on sort du massif. Ajoutez la soupe au chou et les viandes de races locales, et vous avez fait le tour de la table paysanne foréziennne.

Et puis il y a la myrtille sauvage. Pas celle de culture : la petite, sombre, qui pousse dans la lande et qu'on cueille au peigne en juillet-août. Tartes, confitures, liqueurs. Si vous montez en pleine saison, vous croiserez des cueilleurs.

Pour les accords, quelques repères :

  • Un côtes-du-forez rouge, léger et frais, sur une fourme jeune
  • Un côte-roannaise sur les plats de montagne
  • Un vin blanc sec, plutôt vif, sur une fourme bien affinée : le sucre résiduel n'est pas obligatoire, contrairement à ce qu'on entend souvent
  • Les bières artisanales locales, qui se sont multipliées dans le secteur ces dernières années

Quand y aller : la saison change tout

De juin à septembre, la haute saison

C'est la seule période où les jasseries d'altitude sont réellement ouvertes et où les troupeaux sont sur les chaumes. Le paysage n'a rien à voir avec le reste de l'année : herbe haute, floraison, vaches partout.

Juillet et août concentrent tout, myrtilles, fêtes de village, marchés de producteurs, mais aussi l'affluence. Le conseil qui marche : monter en semaine, ou tôt le matin le week-end. À midi un dimanche d'août au col du Béal, vous vous garerez loin.

Automne et printemps

Les jasseries ferment, mais les fromageries de vallée et la vente directe à la ferme tournent toute l'année. C'est le moment de descendre d'un cran en altitude.

Ceux qui connaissent le massif vous diront que octobre est la plus belle période. Les chaumes virent au roux, la lumière est basse, et il n'y a plus personne sur les sentiers. Pour la randonnée pure, c'est difficile à battre.

Hiver

Les routes de crête sont fréquemment fermées ou enneigées. Ni le col du Béal ni le col des Supeyres ne sont déneigés en permanence : ne partez pas à l'aveugle, vérifiez l'état des routes avant.

Reste Chalmazel côté ski, l'achat de fourme directement chez les producteurs de piémont, et le marché de Montbrison, qui est de toute façon une bonne raison de venir dans le Forez en hiver.

Organiser sa journée : itinéraires et conseils pratiques

Plutôt qu'une liste d'informations éparses, trois trames qui fonctionnent bien.

Boucle côté Loire : Montbrison, puis Sauvain et son écomusée, montée sur Chalmazel, et fin au col du Béal. Comptez la journée complète si vous vous arrêtez chez les producteurs.

Boucle côté Puy-de-Dôme : Ambert, col des Supeyres, Saint-Anthème et la Jasserie du Coq Noir. Même durée, ambiance un peu plus sauvage.

Variante randonnée : se garer au col du Béal, marcher jusqu'à Pierre-sur-Haute et redescendre. La crête relie les deux versants et offre les meilleures vues du massif, par temps clair jusqu'aux Alpes.

Quelques points pratiques, appris à la dure par pas mal de visiteurs :

  • Temps de trajet : environ 1h à 1h15 depuis Saint-Étienne, 2h depuis Lyon, 1h30 depuis Clermont-Ferrand, 1h15 depuis Roanne. Ajoutez du temps, les derniers kilomètres sont lents.
  • Routes : étroites, sinueuses, avec des troupeaux qui traversent. Le brouillard tombe vite sur les crêtes, y compris en plein été.
  • Équipement : coupe-vent même en août. Il peut faire 12 °C au col quand il en fait 28 en plaine.
  • Paiement : prévoyez des espèces. La couverture réseau est aléatoire en altitude, et tous les producteurs n'ont pas de terminal qui fonctionne.
  • Transport du fromage : glacière indispensable en été. Une fourme au lait cru qui redescend dans un coffre à 40 °C, c'est du gâchis.
  • Respect du milieu : les Hautes-Chaumes abritent des tourbières et une flore protégée, classées Natura 2000. Restez sur les sentiers, ne cueillez pas n'importe où, et refermez les clôtures derrière vous.
  • Familles : l'écomusée de Sauvain et les abords du col du Béal sont accessibles en voiture. Les jasseries les plus isolées demandent une marche d'approche, difficile en poussette.

Aller plus loin : les rendez-vous du terroir forézien

La fourme de Montbrison a son concours et sa fête annuelle, à Montbrison, qui reste le meilleur moment pour goûter côte à côte les productions de plusieurs fermiers et se faire une idée précise des écarts entre les fabrications.

Les marchés de producteurs, dans la plaine du Forez comme dans les bourgs de montagne, complètent bien une journée. Le Parc naturel régional Livradois-Forez propose par ailleurs des sentiers d'interprétation et des animations en saison, notamment sur les tourbières et le bâti d'estive. Et pour la partie mémoire, l'écomusée des monts du Forez et la Maison de la fourme font le travail.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre la fourme de Montbrison et la fourme d'Ambert ?

Ce sont deux AOP distinctes depuis 2002, produites de part et d'autre de la ligne de crête des monts du Forez. La Montbrison est plus sèche, moins crémeuse, avec une croûte orangée obtenue par un égouttage sur chéneau de résineux. L'Ambert est plus douce et plus onctueuse, à croûte grise. Les confondre est l'erreur la plus répandue.

Les jasseries sont-elles ouvertes toute l'année ?

Non. Les jasseries d'altitude ouvrent essentiellement de mai-juin à septembre, en fonction de la météo et de l'enneigement des cols. Hors saison, il faut se rabattre sur les fromageries et les fermes de piémont, qui restent accessibles toute l'année.

Peut-on dormir dans une jasserie ?

Quelques bâtiments restaurés proposent de l'hébergement, mais c'est rare et les capacités sont très limitées. La majorité des jasseries ouvertes au public fonctionnent en table ou en visite uniquement. Réservez très en amont si vous tenez à dormir sur place.

Faut-il réserver pour manger dans une ferme-auberge des Hautes-Chaumes ?

Oui, sans hésiter, surtout de juillet à septembre et le week-end. Les salles sont petites et la cuisine se prépare en fonction du nombre de couverts annoncés. Arriver à l'improviste un dimanche midi d'août, c'est prendre le risque de repartir sans manger.

Comment se rendre au col du Béal ou au col des Supeyres ?

Le col du Béal se rejoint par la route depuis Chalmazel côté Loire, ou depuis Vertolaye côté Puy-de-Dôme. Le col des Supeyres est accessible depuis Ambert ou Saint-Anthème. Les deux sont goudronnés mais étroits, et l'accès n'est pas garanti en hiver faute de déneigement systématique.

Où acheter de la fourme de Montbrison fermière hors saison ?

Directement chez les producteurs des communes de piémont, Saint-Bonnet-le-Courreau en tête, qui vendent à la ferme toute l'année. Le marché de Montbrison et les fromagers du secteur constituent l'autre solution fiable. Vérifiez la mention « fermier » et « lait cru » sur l'étiquette.

Les Hautes-Chaumes sont-elles accessibles avec des enfants ?

Tout à fait, à condition de choisir les bons sites. L'écomusée de Sauvain, la Maison de la fourme et les abords du col du Béal se font sans difficulté. Les sentiers de crête sont larges et peu techniques, mais exposés au vent : prévoyez des vêtements chauds même en été.

Un fromage, un bâtiment, un paysage

Manger une fourme dans une jasserie, ce n'est pas juste consommer un produit local de plus. C'est comprendre d'un coup pourquoi ce fromage existe, pourquoi il est fait comme ça, et pourquoi le bâtiment qui l'abrite a exactement cette forme. Le paysage, l'architecture et le goût racontent la même histoire, et c'est assez rare pour qu'on prenne la peine de monter le voir.

Avant de partir : vérifiez les ouvertures, réservez votre table, et n'oubliez pas la glacière. Le reste, les chaumes s'en chargent.

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